COMME UN BOOMERANG…

Un matin comme un autre, j’arrive à l’hôpital de jour pour faire une ponction d’ascite à un monsieur de 82 ans, chez qui on a découvert récemment, qu’il était porteur d’une cirrhose.
On fait encore trop souvent le diagnostic de cirrhose lors d’une complication comme l’ascite (apparition d’un ventre qui gonfle, car il y a de l’eau dans l’abdomen dû au mauvais fonctionnement du foie).
Le dépistage de la cirrhose, il reste encore tellement de choses à faire.

J’en étais là dans ma réflexion et j’allais entrer dans la chambre du patient, quand on m’interpella…

« Docteur… Docteur Mélin, je suis la fille de votre patient, je voudrais vous parler… Vous vous souvenez de moi ? Nathalie… Vous m’avez soignée il y a 15 ans, puis je suis partie. Maintenant je suis guérie de mon hépatite C et c’est mon père qui a une cirrhose… »

« Oui, bonjour, je ne me souviens plus très bien, c’était il y a quinze ans… »

« Oui et vous voyez tellement de patients ! Souvenez-vous, j’étais plus jeune évidemment, prof et dépendante de l’héroïne. J’étais venue vous consulter avec mon compagnon, nous étions dans le même état. Et moi, en plus j’avais une hépatite C, elle était minime à l’époque ! Vous nous avez mis sous méthadone, ça nous a stabilisé, puis vous m’avez convaincue de traiter mon hépatite C pendant un an avec de l’interféron et de la ribavirine !
Souvenez-vous, j’avais perdu beaucoup de cheveux, vous m’aviez même dit, que vous n’aviez jamais vu quelqu’un en perdre autant. En tant que femme, c’était difficile, mais grâce à vous, je me suis accrochée.

Et une fois guérie, j’ai remis ma vie en cause. Je me suis séparée de mon compagnon, j’ai fait seule le sevrage de la méthadone en quelques semaines (c’était dur, mais j’y suis arrivée), puis je suis partie avec mes deux filles en Guyane pour enseigner. Si j’avais pu aller vers la mort, je devais pouvoir faire le choix de revivre.

Ce fut difficile, mais pas d’étiquette, je pouvais repartir à zéro. Cayenne a été mon bagne, mais il m’a sauvé. Au bout de 4 ans, je suis allée enseigner à Mayotte pour passer du bagne au paradis et poursuivre ma reconstruction.
J’existais enfin pour moi et par moi, je m’assumais. Puis, je suis rentrée en métropole et actuellement, je suis prof à Paris. Et tout va bien… »

Sa mère s’était rapprochée timidement et écoutait la conversation, ses yeux devenaient rouges et elle ajouta :

« Et moi, je suis la maman qui vous écrivait en vous suppliant de sauver notre fille ».

Nathalie parut surprise et dit :

« Ah bon, tu écrivais au docteur ? Pourtant, j’avais l’impression que toi et papa, vous ne m’aimiez pas à l’époque… j’espère que maintenant, tu es fière de moi et de tout ce que j’ai fait (la mère acquiesça…) et puis, docteur, dans quelques semaines, je vais être grand-mère… »

Quel parcours en 15 ans ! Et maintenant, les patients guéris qui deviennent grands-parents. J’étais heureux de cette rencontre et surtout de savoir que tout allait bien pour elle.
Car, nous les médecins, quand des patients sont perdus de vue, on imagine toujours le pire, mais rarement qu’ils puissent aller bien et vivre autre chose.

D’ailleurs dans les études les patients perdus de vue sont comptabilisés comme des échecs…

Merci Nathalie de m’obliger à imaginer les choses autrement et bravo à la grand-mère que tu vas devenir.

Pascal Mélin

 

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2 commentaires sur “COMME UN BOOMERANG…

  1. Si il y avait une taxe sur les cirrhoses et sur les transfusés contaminés par l hépatite C , ça ferait longtemps qu on les aurait retrouvés!!!!!

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